Le travail : espace d'éducation politique ?
Quel rôle les organisations de travail peuvent-elles jouer lorsque le contexte socio-politique pousse les individus à se replier et à se crisper sur les enjeux d’égalité et de diversité ? Gaëlle Marinthe, maîtresse de conférences en psychologie sociale à l’université de Clermont-Ferrand et présidente de l’AFR-PsyPol, revient sur les questions de valeurs et de normes dans un contexte de polarisation idéologique.
Quel rôle les organisations de travail peuvent-elles jouer lorsque le contexte socio-politique pousse les individus à se replier et à se crisper sur les enjeux d’égalité et de diversité ?
Avec Gaëlle Marinthe, maîtresse de conférences en psychologie sociale à l’université de Clermont-Ferrand et présidente de l’association francophone de recherche en psychologie politique, nous revenons sur les questions de valeurs et de normes dans un contexte de polarisation idéologique.
Qu’est-ce que la psychologie politique ?
Au carrefour de la psychologie sociale et des sciences politiques, la psychologie politique s’intéresse aux « croyances, aux attitudes et aux comportements des individus au sein d’un système politique spécifique »1. Comprendre les dynamiques de soutien à des politiques autoritaires, saisir notre rapport à l’information (et à la désinformation), analyser les effets des crises (attentats, confinements…) ou de polarisation sur les individus sont autant de sujets qui intéressent cette discipline peu connue en France.
Alors, comment les individus se positionnent-ils sur des questions d’égalité et de diversité dans un contexte de polarisation politique ? Peut-on mobiliser la notion de « valeurs » pour accroître l’engagement des individus sur les questions d’EDI ?
Les organisations de travail : productrices de repères dans un contexte d’incertitude et de polarisation
Pour Gaëlle Marinthe, le contexte actuel de polarisation politique accentue les phénomènes d’incertitude et de perte de contrôle. Dans un tel contexte, les individus cherchent à se sécuriser et à se rassurer, notamment en se tournant vers des idéologies plus fortes, plus radicales voire plus extrêmes.
Les organisations de travail peuvent constituer des espaces à même de répondre à ces besoins fondamentaux et d’amenuiser ces sentiments d’anxiété. Bien sûr, elles n’ont pas vocation à dire aux gens quoi penser ni comment, mais elles sont en mesure de produire des règles et des normes professionnelles qui peuvent constituer des repères dans ce moment de tension politique. L’idée n’est pas d’en faire des instances politiques qui se substitueraient à l’État, mais de montrer combien ces organisations dans leur diversité (entreprises, administrations, associations etc.) peuvent favoriser des processus d’égalité et d’inclusion en s’appuyant sur des règles et des principes clairs en la matière.
Les normes socio-professionnelles : leviers d’inclusion ?
En effet, il ne s’agit pas de faire adhérer les collaboratrices et collaborateurs à des opinions dans un contexte professionnel, mais de produire des normes professionnelles à mêmes d’induire des comportements égalitaires et des approches inclusives.
La psychologie politique distingue les normes descriptives (ce que tout le monde fait autour de moi) des normes injonctives (ce qui est socialement valorisé de faire face à telle situation dans tel contexte). Lorsqu’un individu évolue dans un contexte d’incertitude, il s’appuie sur ce que pensent les autres pour réagir et penser dans une situation donnée. Les normes socio-professionnelles en vigueur, ainsi que les règles et les principes mis en avant par la ou le manager, le service et l’organisation de travail constituent un véritable levier pour amener des individus à se comporter de manière égalitaire, non pas parce qu’ils et elles adhèrent à l’égalité comme valeur, mais parce que les principes d’égalité sont socialement valorisés dans leur environnement de travail. Et ces normes peuvent amener les collaborateurs et les collaboratrices à se poser des questions, à remettre en question certaines croyances, voire à changer d’opinion.
Et ici, la communication joue un rôle clé. En entendant des collègues parler d’homoparentalité ou de sexisme ordinaire dans un environnement qui rend possible de telles discussions, on peut imaginer que certains repères se créent, le travail constituant alors un espace d’éducation politique, c’est-à-dire un lieu de délibération et d’échange susceptibles de générer des manières de vivre ensemble.
Pour aller plus loin sur ce sujet, retrouvez les entretiens de Clotilde Coron, professeure des universités en sciences de gestion à l'université Paris-Saclay, sur la dimension politique des RH et de Nabil Ouali, philosophe et consultant, sur le vivre ensemble.
La dimension politique des RH Le vivre ensemble
1Voir : « La psychologie politique : ça a vraiment du sens ? »